ATTENTION AUX AMALGAMES
Posté par 2ccr le 9 février 2012
Il est étonnant de constater l’amalgame ou les raccourcis opérés par certains. Si vous critiquez les moines tibétains ou le Dalaï-Lama c’est que vous êtes pro-chinois. Si vous prenez position contre l’intervention de l’Otan en Libye, c’est que vous soutenez Kadhafi. Si vous vous posez des questions sur la situation en Syrie, c’est que vous êtes pour le régime de Bachar Al Asad. Et si vous ne critiquez pas Castro ou Chavez, c’est que vous êtes communiste ou populiste ! Le débat est clos et vous êtes catalogué !
Dans la même logique de l’absurde, on peut rétorquer que si vous soutenez le Dalaï-Lama, c’est que vous êtes pro-américain, et que si vous approuvez les interventions et les guerres de l’Otan, c’est que vous soutenez le système capitaliste. Les réflexes simplistes sans recul, issus de ses propres sensibilités, sont parfois un manque de vision politique du monde qui nous entoure, une vision un peu idéaliste, à travers le prisme de nos perceptions, où il n’y aurait que des gentils qui vont punir les méchants pour le bien de tous ! Mais ce n’est pas parce que l’on est contre quelque chose, que l’on est obligatoirement pour son contraire. Ce n’est pas bien ou mal, ni blanc ou noir !
Seulement il est parfois bon d’émettre des doutes, et de ne pas, par exemple, faire confiance à celui qui vient libérer un peuple, alors qu’il se satisfait pleinement de l’oppression des populations dans d’autres pays qu’il contrôle. Il est utile de se poser des questions, quand un tel vient apporter le bien être à un pays alors que chez lui, l’insécurité sociale et l’arbitraire sont monnaie courante. Il faut se demander pourquoi certains pays qui ne possèdent pas de ressources naturelles ou d’intérêt géographique ne méritent pas qu’on leur apporte « la démocratie ». Pourquoi ferme-t-on les yeux sur les massacres de certains dictateurs et déclenchons nous une campagne médiatique sur les exactions d’un autre ?
Comment ne pas se poser des questions sur la diabolisation de l’Iran, par une puissance qui a testé deux bombes atomiques sur des populations civiles, qui a répandu des milliers de tonnes de défoliant au Viêtnam et parsemé l’Irak d’uranium appauvri ! Comment croire un pays qui légalise la torture, possède des prisons secrètes et des bases militaires partout autour du globe. Regardez une carte de l’Iran et voyez le nombre de bases américaines qui l’entourent ! Comment croire un pays qui a déclenché des guerres sur les mensonges de ses dirigeants ! Posez-vous des questions sur leur façon de présenter Cuba ou le Venezuela. Il s’agit de diaboliser ces pays par une manipulation de l’information en occultant l’histoire. La machine médiatique travaille à insérer dans notre esprit une image négative des personnages que l’on souhaite combattre.
Si l’on reverse Kadafi, Bachar Al Asad, les talibans, Amininejad ou Sadam Husseid seulement pour remplacer une dictature par une autre à notre service, où est l’intérêt pour les peuples concernés ? Où en sont l’Irak, l’Afghanistan, la Lybie ? Pourquoi n’intervenons-nous pas en Egypte, au Bahreïn ou en Israël pour mettre fin au massacre des palestiniens et au pillage de leur terre ?
On peut comprendre la position et le choix des iraniens, sans vouloir vivre sous la coupe d’Amininejad. On peut prendre position pour les palestiniens, sans vouloir la destruction d’Israël, ni être antisémite. On peut constater l’avancée de l’islamophobie sans être un défenseur de l’intégrisme musulman, et à l’inverse on peut défendre la laïcité et être contre le port du foulard dans les lieux publics sans être raciste. Ne mélangeons pas tout, bien que cette frontière perméable soit savamment entretenue par la mouvance négationniste et conspirationniste proche de l’extrême droite, dont il est urgent de dénoncer la cohabitation dangereuse avec une gauche parfois passive.
On peut être anticapitaliste sans être trotskiste, on peut être communiste sans être pour Staline, on peut émettre des doutes sur la sincérité de Mélenchon sans être gauchiste. Et si on a des doutes quant à la capacité de Sarkozy, Hollande, Le Pen ou Bayrou à changer la société ou à améliorer la vie des salariés et des précaires, cela par contre c’est être réaliste !
« Trop souvent nous nous contentons du confort de l’opinion sans faire l’effort de penser »…J.F.KENNEDY
Ces amalgames en question ont un préconstruit. Ils sont moins l’émanation d’un individu que celle de toute une idéologie, laquelle se cimente dans l’immense appareil médiatique. A l’époque de l’URSS, on parlait de « propagande » pour désigner ce que les media soviétiques déversaient à leur opinion publique. En revanche, à l’Ouest, on appelait ça « infotmation ». Les habitants occidentaux étaient à l’abri de la propagande car « on » leur donnait de l’information. On a gardé cette distinction. Les Musulmans sont décrits très souvent comme fanatiques, on sous-entend de manière appuyée leur comportement irrationnel : les prières dans les rues, par exemple. Ou le port du voile. Au lieu d’observer que le voile n’implique qu’une minorité de musulmanes, on met en gros plan cette minorité qui l’arbore ostensiblement, on en fait un symbole : ce voile serait ainsi un défi lancé à la civilisation occidentale judéo-chrétienne.
Ainsi donc, christianisme et judaïsme sont-ils suggérés comme des religions, certes de la foi, mais aussi de la raison. On évoque « la » rue arabe. Il y a 22 pays arabes, ce qui fait un nombre incalculable de rues. Mais parler de rue (au singulier) arabe revient à mettre en évidence le monolithisme. Les Arabes sont des milliards de fois le même individu. C’est un bloc monocolore, monocorde, une masse et même une seule et même foule. Ce qui, bien entendu, renforce l’idée du défi lancé au monde occidental judéo-chrétien. Ils font corps et pensent tous la même chose. Poussé un peu, ça donne la vision d’un peuple unique fanatisé. Ne nous étonnons pas, dès lors, si un Huttington en arrive à écrire le Choc des civilisations, si un Guéant en vient tranquillement à déclarer que les civilisations ne se valent pas, étant entendu qu’il y en a des supérieures et des inférieures. Quand on en est à considérer l’état de ruine que sont devenus les cimetières à ciel ouvert que sont l’Irak, la Libye et l’Afghanistan, on comprend que tout cet appareil mental se construit dans des formes de réprésentation qui ne sont pas innocentes du tout. De la notion floue et suggérée de la rue arabe irrationnelle et fanatique à celle de dictatures qu’il faut absolument combattre, il n’y a qu’un pas que franchissent les forces spéciales d’intervention, les armées occidentales, leur aviation et leurs munitions à l’uranium appauvri. La preuve, elle est devant nous, sous nos yeux…
Agitons des « images », celles des mollahs, des ayatollahs, c’est-à-dire de fanatiques, et nous aurons des portraits d’Ahmadinejad fou et antisémite, dangereux, comparable à Hitler. Car, il en est ainsi du préconstruit : il procède par association d’idées et d’images. Les Juifs ayant été génocidés par Hitler, sont menacés par son « successeur », Ahmadinejad. C’est pourquoi on doit ABSOLUMENT empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, ce qui signifierait la fin apocalyptique d’Israël. En même temps, on ne dit rien d’Israël détenteur de l’arme atomique qui terrorise la région, c’est-à-dire « rue » arabe, c’est-à-dire 22 pays et maintient le peuple palestinien en captivité.
L’Histoire du XXème siècle et du XXIème commençant, est celle de ces systèmes de représentation, du langage, des images, de la presse, de l’édition, du cinéma, de la radio et de la télévision. Suite continue de guerres, celles-ci ont été l’enjeu de la parole, du langage, de la rhétorique et de la dialectique. Dès lors qu’un bloc s’est accaparé le monopole de cette parole, il s’est accaparé de celui de la pensée. De la pensée dominante. De l’idéologie dominante.