LA BAISSE TENDANTIELLE DU COUT DU SMICARD

Posté par 2ccr le 14 mai 2014

bras honneurC’est une idée fixe. Après s’être attiré les foudres des syndicats, mais aussi celles de l’ancienne présidente du Medef, Laurence Parisot, pour avoir demandé de pouvoir engager « de façon transitoire » des jeunes à un salaire inférieur au Smic, Pierre Gattaz est revenu à la charge. Dans une tribune publiée par Les Echos, le Président du Medef a suggéré au gouvernement d’accepter «de regarder dans certaines circonstances, de manière temporaire et sous certaines conditions (par exemple de formation) – la possibilité de créer un revenu temporaire d’entrée en emploi dérogeant au sacro-saint niveau du Smic ». La formulation est plus prudente ; elle ne saurait masquer la violence du propos.
 
Il est souvent mal vu de se dispenser d’appliquer les conseils que l’on prodigue à autrui. En révélant que M. Gattaz a perçu, en tant que patron de l’entreprise Radiall, une rémunération en hausse de 29% en 2013, Le Canard Enchaîné a eu le grand mérite de remettre au centre du débat la question des inégalités. Pascal Lamy, socialiste proche de François Hollande, avait lui aussi donné des leçons de modération salariale et souhaité la création de « boulots qui ne sont pas forcément payés au smic ». Sans doute avait-il oublié qu’en 2009, lorsqu’il dirigeait l’Organisation Mondiale du Commerce, il avait demandé une augmentation de 32%, fort heureusement refusée. Pascal Lamy gagnait déjà 316 000 euros par an.
 
Les adversaires du salaire minimum sont politiquement discrédités par leurs rémunérations outrancières. Par ailleurs, leurs arguments économiques sont extrêmement faibles. Pour M. Lamy, déroger au Smic permettrait de « franchir les espaces symboliques » et de « rentrer dans la réalité ». Comme  M. Gattaz, il feint de ne pas savoir que dans les entreprises françaises, le Smic n’a plus rien de « sacro-saint ». Des stagiaires indemnisés 436 euros, voire pas du tout, aux salariés payés à la tâche en passant par les jeunes en contrat de formation en alternance (rémunérés 25% à 80% du SMIC), il existe de multiples cas dans lesquels le travail est payé sous le Smic.
 
Le Smic serait trop élevé. Par rapport à quoi ? En parité de pouvoir d’achat, le salaire minimum français n’est pas exceptionnellement élevé par rapport à celui des autres pays riches. En 2013, selon l’OCDE, le Smic était par exemple inférieur aux salaires minimaux de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas ou de l’Australie. Au Royaume-Uni, où 5,24 millions de travailleurs perçoivent moins que le « salaire décent » (living wage), le salaire minimum doit augmenter de 11% d’ici 2015. En outre, l’amélioration de la compétitivité est un argument fallacieux : 5 salariés au Smic sur 6 travaillent dans un secteur qui n’est pas exposé à la concurrence internationale : restauration, hôtellerie, distribution, etc.
 
Monsieur Gattaz plaide en faveur d’une modération salariale « tout simplement parce que depuis une douzaine d’années nous avons augmenté les salaires au-delà de la productivité et au-delà de l’inflation ». C’est une assertion exacte en ce qui concerne les hauts salaires. Mais il en va tout autrement en bas de l’échelle. Pour l’employeur, le coût réel du salaire minimum (incluant toutes les cotisations sociales) a progressé bien moins vite que la productivité du travail, si bien que le ratio entre ce coût et la productivité n’a jamais été aussi bas depuis 60 ans. Comme le rappelle une pertinente étude de l’IRES, une des raisons est le développement des exoné­rations de cotisations sociales employeurs : entre 1993 et 2011, la productivité horaire a augmenté de près de 30% tandis que le coût réel du salaire minimum augmentait près de trois fois moins vite (+10,2%). Ces exonérations bénéficient beaucoup à des secteurs (BTP, distribution, restauration) qui maintiennent des profits élevés…
 
1133 euros nets par mois, serait-ce trop ? C’est à la société d’en décider, d’indiquer ce qui est juste et de définir les moyens de vivre dignement. Contraint de tenir compte du tollé soulevé par ses propos, M. Gattaz a apporté une précision de taille dans sa nouvelle proposition du 29 avril 2014 : le Smic serait réduit mais « des mécanismes d’accompagnement social pourraient venir compléter le revenu du salarié ». Instruit par Laurence Parisot du caractère « esclavagiste » de sa proposition, Pierre Gattaz fait donc appel à l’Etat pour rendre sa proposition plus supportable. Cette contradiction propre au néo-libéralisme soulève une question essentielle : si les employeurs payent la force de travail à une valeur de plus en plus éloignée de celle que la société juge « minimale », de sorte que l’Etat règle à leur place une part croissante des bas salaires, pourquoi les salariés devraient-ils continuer à travailler exclusivement pour leur employeur privé ?
 
L’Etat a déjà pris à sa charge une partie des bas salaires : 22 milliards de cotisations par an sont payées par le contribuable au lieu d’être réglés par l’employeur. François Hollande et Manuel Valls vont amplifier ce flux. Le Premier ministre a annoncé que pour un salaire brut au niveau du Smic, la totalité des cotisations patronales de sécurité sociale seront réglées par l’Etat dès le 1er janvier 2015. Pour l’employeur, seules les cotisations de l’assurance-chômage et de retraite complémentaire (Arrco) seront maintenues, pour un taux compris entre 11 % et 12,5 % selon la taille de l’entreprise. Par ailleurs, à partir de 2016, la cotisation patronale de la branche « famille » baissera de 1,8 point sur les salaires inférieurs 3,5 Smic.
 
Si on tient compte, en outre, de l’existence du RSA-activité et de la Prime Pour l’Emploi pour compenser des salaires mensuels jugés trop faibles, on voit qu’à l’ère néo-libérale, le travail salarié – et donc le capital – a de plus en plus de mal à exister sans subvention publique. En 1817, David Ricardo définissait le prix naturel du travail comme « celui qui fournit aux ouvriers, en général, les moyens de subsister » mais précisait que « l’ouvrier anglais regarderait son salaire comme au-dessous du taux naturel, et insuffisant pour maintenir sa famille, s’il ne lui permettait d’acheter d’autre nourriture que des pommes de terre ». Ricardo indiquait alors que « les moeurs, les habitudes sociales peuvent occasionner souvent des variations sensibles dans le prix naturel du travail, et ces variations peuvent être aussi considérables que celles produites par les causes naturelles ». Chaque couche supplémentaire d’exonération et « d’accompagnement social » est l’expression d’un divorce croissant entre les « habitudes sociales » et la conception patronale de la reproduction de la force de travail.
 
Pour certains, « le Smic est une barrière à l’embauche des jeunes ». Ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, les entreprises du secteur marchand réalisant des embauches de jeunes sans diplômes recherchant un emploi depuis au moins 6 mois perçoivent une aide financière de 35% du SMIC au titre du dispositif « Emplois d’Avenir ». Or, force est de constater que le secteur marchand a très peu recours aux Emplois d’Avenir : moins de 15 000 emplois en février 2014. Le frein à l’emploi des jeunes ne provient donc pas forcément d’un salaire de départ trop élevé. Dans une situation de chômage de masse, les employeurs reçoivent beaucoup de candidatures. Pour les trier, ils recourent à des règles. L’éviction des candidats jeunes en est une. Il est curieux de devoir rappeler que le problème de l’emploi des jeunes provient prioritairement de l’insuffisance globale de l’emploi.
 
Réduira-t-on le chômage en baissant les salaires ? Pour Pierre Gattaz, « s’il n’y a pas de modération salariale aujourd’hui en France, les efforts faits sur les baisses de charges n’auront servi à rien ». Le président du Medef invite entreprises, mais aussi Etat et syndicats à participer à ce mouvement pendant une période de « deux ou trois ans ».  La conséquence serait de réduire un peu plus la demande et l’activité. Selon l’INSEE, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut est déjà en recul : -1,5% en 2012 et -0,3%  en 2013. La croissance française, nulle en 2012 et 2013, sera faible cette année (1% selon le FMI). La Grèce et le Portugal sont en déflation. L’Espagne est sur la corde raide. Selon le FMI, le risque déflationniste de la zone euro « avoisine encore 20% ». Les Perspectives de l’OFCE n’anticipent pas de déflation à court terme mais indiquent que « la faiblesse de la croissance accroît la probabilité que les anticipations des agents privés ne s’ancrent sur un tel scénario » ; la baisse des salaires est un risque majeur tant « la situation de la zone euro rappelle celle du Japon au cours des années 2000 ».
 
Si la France a été un des pays européens les moins touchés par la crise en 2009, ce n’est pas grâce à Nicolas Sarkozy mais en raison d’acquis sociaux (protection sociale, SMIC) qui ont joué un rôle économique très positif en limitant les chutes de revenu. Ces rigidités sont précieuses. Elles nous empêchent de sombrer dans la déflation. Il faut les maintenir et même les améliorer.
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