JE NE SUIS PAS CHARLIE

Posté par 2ccr le 14 janvier 2015

charlie1Rien ne peut justifier un assassinat, a fortiori le meurtre de masse commis de sang-froid. Ce qui s’est passé à Paris, en ce début du mois de janvier constitue un crime absolument inexcusable. Dire cela   n’a   rien   d’original :   des   millions   de   personnes   pensent   et   le   ressentent   ainsi,   à   juste   titre. Cependant, au vu de cette épouvantable tragédie, l’une des premières questions qui m’est venue à l’esprit est la suivante : le profond dégoût éprouvé face au meurtre doit-il obligatoirement conduire à s’identifier avec l’action des victimes ? Dois-je être Charlie parce que les victimes étaient l’incarnation suprême de la liberté d’expression, comme l’a déclaré le Président de la République ? Suis-je Charlie, non seulement parce que je suis un laïc athée, mais aussi du fait de mon antipathie fondamentale envers les bases oppressives des trois grandes religions monothéistes occidentales ?
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Certaines caricatures publiées dans Charlie Hebdo, que j’avais vues bien antérieurement, m’étaient apparues de mauvais goût ; seule une minorité d’entre elles me faisaient rire. Mais, là n’est pas le problème ! Dans la majorité des caricatures sur l’islam publiées par l’hebdomadaire, au cours de la dernière   décennie,   j’ai   relevé   une   haine  manipulatrice   destinée   à   séduire   davantage   de   lecteurs, évidemment non-musulmans. La reproduction par  Charlie  des caricatures publiées dans le journal danois m’a semblé abominable. Déjà, en 2006, j’avais perçu comme une pure provocation, le dessin de Mahomet  coiffé   d’un   turban flanqué  d’une  grenade.  Ce  n’était   pas  tant  une  caricature  contre  les islamistes   qu’une   assimilation   stupide   de   l’islam   à   la   terreur ;   c’est   comme   si   l’on   identifiait   le judaïsme avec l’argent !
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On   fait   valoir   que  Charlie  s’en   prend,   indistinctement,   à   toutes   les   religions,   mais   c’est   un mensonge. Certes, il s’est moqué des chrétiens, et, parfois, des juifs ; toutefois, ni le journal danois, ni Charlie ne se seraient permis, et c’est heureux, de publier une caricature présentant le prophète Moïse, avec une kippa et des franges rituelles, sous la forme d’un usurier à l’air roublard, installé au coin d’une rue. Il est bon, en effet, que dans la civilisation appelée, de nos jours, « judéo-chrétienne », il ne soit plus possible de diffuser publiquement la haine antijuive, comme ce fut le cas dans un passé pas très éloigné. Je suis pour la liberté d’expression, tout en étant opposé à l’incitation raciste. Je reconnais m’accommoder, bien volontiers, de l’interdiction faite à Dieudonné d’exprimer trop publiquement, sa « critique » et ses « plaisanteries » à l’encontre des juifs. Je suis, en revanche, formellement opposé à ce qu’il lui soit physiquement porté atteinte, et si, d’aventure, je ne sais quel idiot l’agressait, j’en serais très choqué… mais je n’irais pas jusqu’à brandir une pancarte avec l’inscription : « je suis Dieudonné ».
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En 1886, fut publiée à Paris La France juive d’Edouard Drumont, et en 2014, le jour des attentats commis par les trois idiots criminels, est parue, sous le titre : Soumission, « La France musulmane » de Michel Houellebecq. La France juive fut un véritable « bestseller » de la fin du 19ème siècle ; avant même sa parution en librairie,  Soumission  était déjà un bestseller ! Ces deux livres, chacun en son temps, ont bénéficié d’une large et chaleureuse réception journalistique. Quelle différence y a t’il entre eux ? Houellebecq sait qu’au début du 21ème siècle, il est interdit d’agiter une menace juive, mais qu’il est bien admis de vendre des livres faisant état de la menace musulmane. Alain Soral, moins futé, n’a pas encore compris cela, et de ce fait, il s’est marginalisé dans les médias… et c’est tant mieux ! Houellebecq, en revanche, a été invité, avec tous les honneurs, au journal de 20heures sur la chaine de télévision du service public, à la veille de la sortie de son livre qui participe à la diffusion de la haine et de la peur, tout autant que les écrits pervers de Soral.
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Un vent mauvais, un vent fétide de racisme dangereux, flotte sur l’Europe : il existe une différence fondamentale entre le fait de s’en prendre à une religion ou à une croyance dominante dans une société, et celui d’attenter ou d’inciter contre la religion d’une minorité dominée. Si, du sein de la civilisation judéo-musulmane : en Arabie saoudite, dans les Emirats du Golfe s’élevaient aujourd’hui des protestations et des mises en gardes contre la religion dominante qui opprime des travailleurs par milliers, et des millions de femmes, nous aurions le devoir de soutenir les protestataires persécutés. Or, comme l’on sait, les dirigeants occidentaux, loin d’encourager les « voltairiens et les rousseauistes » au Moyen-Orient, apportent tout leur soutien aux régimes religieux les plus répressifs.
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En revanche, en France ou au Danemark, en Allemagne ou en Espagne où vivent des millions de travailleurs musulmans, le plus souvent affectés aux tâches les plus pénibles, au bas de l’échelle sociale, il faut faire preuve de la plus grande prudence avant de critiquer l’islam, et surtout ne pas le ridiculiser   grossièrement.   Aujourd’hui,   et   tout   particulièrement   après   ce   terrible   massacre,   ma sympathie va aux musulmans qui vivent dans les ghettos adjacents aux métropoles, qui risquent fort de devenir les secondes victimes des meurtres perpétrés à Charlie Hebdo et dans le supermarché Hyper casher. Je continue de prendre pour modèle de référence le « Charlie » originel : le grand Charlie Chaplin qui ne s’est jamais moqué des pauvres et des non instruits.
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 De plus, et sachant que tout texte s’inscrit dans un contexte, comment ne pas s’interroger sur le fait que, depuis plus d’un an, tant de soldats français sont présents en Afrique pour « combattre contre les djihadistes », alors même qu’aucun débat public sérieux n’a eu lieu en France sur l’utilité où les dommages   de   ces   interventions   militaires ?   Le   gendarme   colonialiste   d’hier,   qui   porte   une responsabilité incontestable dans l’héritage chaotique des frontières et des régimes, est aujourd’hui « rappelé » pour réinstaurer le « droit » à l’aide de sa force de gendarmerie néocoloniale. Avec le gendarme   américain,   responsable   de   l’énorme   destruction   en   Irak,   sans   en   avoir   jamais   émis   le moindre regret, il participe aux bombardements des bases de « daesch ». Allié aux dirigeants saoudiens « éclairés », et à d’autres chauds partisans de la « liberté d’expression » au Moyen-Orient, il préserve les frontières du partage illogique qu’il a imposées, il y a un siècle, selon ses intérêts impérialistes. Il est appelé pour bombarder ceux qui menacent  les précieux puits de pétrole dont il consomme le produit, sans comprendre que, ce faisant, il invite le risque de la terreur au sein de la métropole.
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Mais au fond, il se peut qu’il ait bien compris ! L’Occident éclairé n’est peut-être pas la victime si naïve et innocente en laquelle il aime se présenter ! Bien sûr, il faut être un assassin cruel et pervers pour tuer de sang-froid des personnes innocentes et désarmées, mais il faut être hypocrite ou stupide pour fermer les yeux sur les données dans lesquelles s’inscrit cette tragédie.
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C’est aussi faire preuve d’aveuglement que de ne pas comprendre que cette situation conflictuelle ira en s’aggravant si l’on ne s’emploie pas ensemble, athées et croyants, à œuvrer à de véritables perspectives du vivre ensemble sans la haine de l’autre.
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Shlomo SAND (Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)
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« L’histoire c’est la passion des fils qui voudraient comprendre les pères »… Pier Paolo Pasolini

3 Réponses à “JE NE SUIS PAS CHARLIE”

  1. devphil30 dit :

    Cet article est très juste.

    Il est étonnant de voir comment Israël se fait passer pour une victime alors qu’il ne cesse d’annexer des territoires.

    L’histoire difficile des Juifs ne doit pas être un prétexte pour qu’Israël se comporte en troupes d’occupation , Israël ne doit pas œuvré à repousser les « Arabes » , les cantonner dans des zones arides pour les pousser au désespoir.

    Israël est soutenu par les puissances occidentales et surtout Américaines car c’est le bras armé de l’occident en Orient et les lobbys juifs est important en Occident en terme d’argent et de voix

    Philippe

    • Cedru dit :

      Cher devphil30,

      vous l’avez bien compris, l’auteur de ce texte est un israélien et non pas « Israel ». Etonnat que vous ne puissiez pas vous exprimer sans dire du mal d’Israel, que vous ne soyez pas capable de faire la distinction entre un citoyen d’un pays démocatique et la politique gouvernementale du pays en question.

      Il me semble que le contenu de ce texte est juste et le ton modeste.

  2. Perino dit :

    Vous avez raison, votre vision est juste. Il n’y a rien à ajouter si l’on se place dans la position binaire ou rien n’existe entre le fanatisme « barbare » et la pratique religieuse calme et « rassise » sur des bases anthropologiques.
    Cependant le peuple, qui se refuse évidemment à faire l’amalgame, et qui se montre prêt à aller embrasser les musulmans « rassis » pour mieux pouvoir exterminer les « barbares », le fait avec une émotion ou il cherche à oublier à tout prix quelque-chose de malsain en lui, ou qu’il perçoit comme malsain.
    Cette autre chose est la perception confuse de plusieurs niveaux intermédiaires entre le « rassis » et le « barbare », niveaux qui n’apparaissent jamais dans votre texte et dont je ne suis pas certain qu’il y une raison humaniste de les dissimuler. Tous ces niveaux correspondent aux différents degrés du prosélytisme.
    Certes le prosélytisme est commun à toutes les religions et il se situe infiniment plus près du « rassis » que du « barbare ».
    Que l’on considère, d’un côté que les religions sont consubstantielles à l’hominisation et à l’humanité, ou de l’autre que l’accès à la connaissance devrait finir par les faire disparaître, la seule véritable question à poser est celle de la dose de prosélytisme acceptable au XXI° siècle.
    Cette question est d’autant plus cruciale que ce prosélytisme s’exerce dans un pays ou la culture repose sur l’athéisme, la laïcité ou sur une autre religion.
    C’est cette question-là que les politiques ont refusé de poser, car ils la vivaient comme indigne ou qu’ils ont fort mal posée, ou qu’ils ont, pour les pires d’entre eux, instrumentalisée. C’est pourtant la seule qui d’un point de vue bêtement opérationnel pourrait nous conduire à votre utopie terminale où athées et religieux pourraient vivre sans haine.
    Car, avant d’en arriver à cette utopie, il faut juste éviter que nos enfants ne soient déchiquetés par des armes automatiques tenus par de misérables exclus sociaux et cognitifs manipulés par des prosélytes qui œuvrent chez nous.
    Peu importe de décider à quel niveau la barbarie commence et quelle répression est la bonne, il faut de façon bien plus pragmatique se demander, chacun d’entre nous, quelle forme de prosélytisme est compatible avec nos valeurs, notre niveau de connaissance, et notre désir de progrès.

 

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