VERS UN « PATRIOTIC ACT » A LA FRANCAISE ?

Posté par 2ccr le 4 février 2015

A street performer dressed as the Statue of Liberty stands amongst light snow in Times Square in New YorkCertes, la vague d’attentats terroristes que la France a connue ces derniers jours et qui ont coûté la vie à 17 personnes dont 4 juifs ( !) n’est pas tout à fait  comparable à l’attaque du « World Trade Center » à New York, le 11 septembre 2001, qui avait fait 3000 morts ;  mais à entendre les médias, certains commentateurs et représentants de la classe politique, elle pourrait bien produire également, ici en France et en Europe, une sorte d’ « effet « 9/11 » », si certaines propositions et exigences, formulées sous l’effet du choc déclenché par ces assassinats ignobles, étaient retenues par le gouvernement. Parmi celles-ci figure en effet en tête l’exigence d’un « Patriotic Act » à la française, c’est-à-dire d’une législation d’exception, comparable  à celle adoptée par le gouvernement américain de George W. Bush, en octobre 2001, et qui valait dans les faits de suspension, suppression ou restriction d’un certain nombre de droits constitutionnels fondamentaux,  c’est-à-dire de droits civiques, des libertés, et même de l’inviolabilité de domicile et de l’intégrité physique de la personne humaine, et qui ont en effet conduit à des surveillances sans contrôle judiciaire, à des perquisitions et des détentions arbitraires et même aux tortures pratiquées, ultérieurement, au nom de la « liberté », à Guantanamo, et dans les centres de détention secrets de la CIA en Pologne. 

Toutes ces mesures démantelant  de facto une partie de l’Etat de droit, avaient en effet été justifiées par l’administration républicaine nord-américaine et les ultraconservateurs au pouvoir aux Etats Unis, depuis l’an 2000, par l’argument « sécuritaire », à savoir par la « nécessité », pour l’Etat, de se « protéger » efficacement contre les terroristes et pour prévenir aussi d’autres actions terroristes organisées par « Al-Qaïda » et d’autres groupes terroristes de la mouvance islamiste radicale contre des  cibles « stratégiques » aux Etats-Unis . Elles ont en effet  « réussi » à plonger les Etats-Unis pendant de longs mois, entre 2001-2005, dans une espèce de « psychose antiterroriste », en entretenant un climat de la  peur, de l’angoisse qui favorisait énormément la prise de mesures autoritaires et l’hégémonie d’un patriotisme (nationalisme) américain agressif, étouffant, dans une large mesure, dans l’espace public américain,  l’expression de voix critiques.

Rien ne garantit donc que la même chose ne puisse pas se produire, éventuellement, aussi ici en France, si jamais notre pays décidait de se doter d’une législation d’exception « antiterroriste » similaire. Bien sûr, nul ne peut contester à l’Etat et au gouvernement français le droit de prendre, face à la menace terroriste, des mesures « renforcées », destinées à protéger la population et notamment les institutions, écoles et lieux de culte juifs et musulmans contre ce genre d’attentats, mais à condition que les limites posées par l’Etat de droit ne soient pas dépassées. Mais suivre cette voie « sécuritaire » américaine, qui comporte quand même des grands risques pour la démocratie,  prendre pour modèle à ce propos notamment les Etats-Unis de Georges W. Busch et l’arsenal de sa législation anti-terroriste d’exception institué par ce président (qui devait bientôt devenir de loin le plus impopulaire de tous les présidents des Etats-Unis), serait, nous pensons, une grave erreur.

En même temps, la revendication lepéniste du rétablissement de la peine de mort, formulée juste après l’assassinat barbare des journalistes, caricaturistes et collaborateurs de « Charlie Hebdo », le 7 janvier dernier, à Paris, est -elle révélatrice de la volonté de l’extrême droite en France de récupérer le mouvement légitime d’indignation déclenché dans de larges secteurs de la population française, après ces attentats, pour une stratégie  populiste et xénophobe, dont l’objectif prioritaire est bien la stigmatisation généralisée et indifférenciée de l’Islam en France et le développement d’une grande campagne islamophobe, au nom de la soi-disant défense de « l’identité française » et des valeurs traditionnelles de la nation (catholicisme conservateur, nationalisme à la Charles Maurras, apologie de l’autorité et de l’autoritarisme, etc.) qui serait menacée par « l’invasion musulmane ». On a toute raison de craindre que ce genre de campagne haineuse et d’exploitation de la folie meurtrière des extrémistes musulmans assassins, portera à court ou à long terme ses fruits et renforcera encore davantage l’adhésion électorale aux thèses toxiques du « Front National ».

Malheureusement, cette campagne, attisant systématiquement la haine inter-communautaire et les discours xénophobes, est en ce moment dangereusement renforcée aussi de l’extérieur, notamment par la série des grandes manifestations islamophobes, organisées en Allemagne, par le mouvement PEGIDA (qui a  en effet « réussi » à rassembler,  le 12 janvier  dernier, dans les rues de Dresde, 18 000 personnes ( !), en exploitant à fond les attentats des terroristes islamistes en France.) Si jamais ces deux mouvements ultra-nationalistes  et xénophobes réussissent à unir leurs forces, ils pourraient bientôt devenir, de par leur incroyable habilité à exploiter ces attentats et ces faits de barbarie (exclusivement attribués à l’Islam), un danger réel pour la démocratie, en Europe (car ce type de mouvements existe aussi au Danemark, en Suède, en Norvège, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne).

Le piège qui est ainsi tendu à la gauche, en France, est pourtant que si celle-ci se laissait trop « emporter »  par l’esprit « patriotique » de « l’union sacrée », en renonçant en même temps à s’opposer catégoriquement et énergiquement, au nom des valeurs universelles de la République, de la laïcité et des libertés, non seulement à tous ces débordements nationalistes, xénophobes, antisémites et islamophobes, mais aussi aux tentatives de la droite conservatrice de profiter de ce climat sécuritaire et de peur, pour imposer des mesures autoritaires et un Etat policier, elle préparerait ainsi, indirectement, la voie de la conquête, dans un avenir non lointain, du pouvoir politique par une extrême-droite surfant sur la vague de la réprobation généralisée de ces crimes terroristes commis par les islamistes radicaux et sur le mécontentement de larges secteurs de la population, à cause de l’augmentation du chômage, de la précarité, de la pauvreté, de l’augmentation des impôts et de l’absence de croissance économique.

C’est sur ce terrain politique et social explosif, de plus en plus aussi moralement et politiquement déstabilisé par les actions terroristes, que la droite « souverainiste » et « nationale » (revendiquant la fermeture des frontières, le non-respect des « Accords de Schengen », la sortie de l’euro, le retour au « franc » comme monnaie et une politique de discrimination des immigrés) risque de progresser dangereusement, si sa progression n’est pas bientôt stoppée par l’action d’un mouvement de résistance populaire, écologiste et démocratique large, regroupant toutes les forces politiques, associations, individus et tendances adhérant aux vraies valeurs universelles de la République qui sont toujours à défendre : la laïcité, la tolérance, le pluralisme, le droit, la justice, la démocratie, l’égalité et la fraternité entre les hommes et les femmes.

Oui, il nous faut un « réveil » républicain, populaire, démocratique et social pour contrer toutes ces forces réactionnaires et rétrogrades qui menacent nos libertés, notre dignité et les principales conquêtes de la République (dont nous souhaitons toujours qu’elle soit aussi « sociale ») ; mais cela  – et c’est la raison pour laquelle on a raison de se méfier de l’esprit de « l’union sacrée » fondée sur une sorte de fusion idéologique d’un « patriotisme républicain » de gauche (celui manifesté par François Hollande et Manuel Valls) avec l’esprit républicain « libéral- autoritaire » de l’Etat-nation de la droite conservatrice – ne devrait nullement signifier qu’on abandonne, dans un climat politique de plus en plus « vertigineux », dominé beaucoup plus par l’émotion que par la raison, toute pensée critique. Il s’agit avant tout de la défense des valeurs universelles du droit, de la citoyenneté et de la démocratie qui sont ignorées par ceux qui prônent systématiquement la stigmatisation de certaines populations et qui n’hésitent pas à faire l’amalgame, en nous préparant déjà mentalement l’Etat autoritaire de demain qui serait la fin de notre Etat de droit.

Ce qui nous manque, ce n’est pas un » Patriotic Act » à la française, mais une mobilisation citoyenne lucide, dans l’esprit de l’union et de la résistance combative, active contre l’extrême-droite et contre le projet d’un Etat fort (autoritaire), s’appuyant de plus en plus sur la police et l’armée, et dans la perspective de l’unification fructueuse de toutes les forces démocratiques, sociales,  antifascistes et progressistes. Comment disait donc Jean Jaurès ? « La cité future se bâtit à chaque instant, pierre par pierre ». Certes, « la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice. » (Jaurès, L’Humanité, 21 janvier 1914).        

***

ARNO MÜNSTER, le 14 janvier 2015, Maître de conférence honoraire de philosophie/Université de Picardie Jules Verne, dernière publication : Utopie-Ecologie-Ecosocialisme (De l’utopie concrète d’Ernst Bloch à l’écologie socialiste), L’Harmattan, coll. Questions contemporaines, Paris, 2013.

Lire : A PROPOS DE L’AMERIQUE

Il ne sert à rien d’humilier les gens, ni de déclencher la violence au nom de beaux principes. [...] Observer des tabous, ce n’est pas forcément une régression, ce n’est pas un pas en arrière pour la liberté d’expression : c’est un pas en avant pour l’intelligence.”…PLANTU,  (10/2006)
 

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