LE COMMUNISME, PASSÉ ET AVENIR

Posté par 2ccr le 22 mars 2015

tigre papierLe premier grand moment de l’invention du communisme se situe au Moyen-âge. C’est le moment des Franciscains, de Saint-François d’Assise. Cette idée revient aujourd’hui dans toute une partie du monde, et pas seulement en Europe. Cela a commencé en Amérique Latine avec la théologie de la libération et cela continue avec des exemples qu’on peut prendre dans notre environnement immédiat, chez des philosophes tel Tony Negri, qui est le « porte-parole » de l’idée communiste. Quel est le mot clé de la conception communiste des Franciscains, qui a valu aux plus extrêmes d’entre eux le bûcher ? C’était l’idée de la pauvreté chez les Franciscains.

La pauvreté n’est pas une notion péjorative, ce n’est même pas une notion misérabiliste : les pauvres dont parlent les textes des Franciscains ne sont pas ceux qui mendient (ou, s’ils le font, c’est par choix), ni ceux qui se trouvent réduits aux conditions d’existence les plus misérables (ce n’est pas le paupérisme). Ce sont ceux qui renoncent à la propriété privée, non pas pour ne rien posséder du tout mais pour pouvoir partager, mettre en commun. Et c’est là, naturellement, que les Franciscains sont allés chercher des formules extraordinaires qui figurent dans l’Évangile ou chez Saint-Paul : « N’ayant rien en propre, ils possèdent tout. » Ils possèdent le monde entier : tout est à leur disposition, tout ce qui est produits consommables, tous les biens culturels, tous les biens matériels… par la vertu de l’échange. Naturellement, cela va avec un communautarisme, avec l’idée d’une communauté extraordinairement exigeante et peut-être même oppressante. Ne me faites pas dire que cet idéal est purement et simplement libératoire ; déjà, à ce moment là, on voit que l’idée communiste, à côté de sa vertu émancipatrice ou libératrice, peut posséder aussi une face noire, en tout cas comporter des abîmes dans lesquels la tentative de réalisation la précipitera.

Une deuxième idée communiste est celle de Babeuf, des blanquistes. Marx a beaucoup hérité de cette idée, qui d’ailleurs est dans le Manifeste : il y a toute une série de formules qui en proviennent directement, l’idée de « dictature du prolétariat » ou des « moyens despotiques ». C’est une idée essentiellement fondée sur l’égalité. Ce n’est pas incompatible avec la pauvreté, mais ce n’est pas la même chose. D’abord, c’est une idée politique plutôt qu’une idée sociale, communautaire. Elle est très profondément enracinée dans la tradition du communisme français. Il y a une composante égalitariste très forte. Elle resurgit aujourd’hui de façon très intéressante chez quelques-uns des intellectuels ou des militants qui nous entourent, pour qui le communisme, c’est avant tout cela. C’est là que se pose sous la forme la plus aiguë la question de savoir s’il y a une contradiction entre l’égalité et la liberté. Autrement dit : l’égalité peut-elle être imposée par des moyens dictatoriaux ? Blanqui ou Babeuf n’étaient pas complètement étrangers à cette idée, dont le marxisme a hérité. C’est une question difficile sur laquelle Jacques Anciel est le philosophe qui insiste le plus. C’est aussi une tradition qui a été très puissante dans l’anarchisme ou dans le proudhonisme.

Inutile de dire que dans une société comme la nôtre, où les inégalités augmentent de façon exponentielle, où ces inégalités se traduisent non seulement en termes de biens de consommation ou de conditions d’existence mais aussi en termes d’accès au pouvoir et de maîtrise des conditions de sa propre vie, l’idée d’égalité ou la composante égalitariste me semble plus que jamais fondamentale. Cependant, Marx avait sur ce point une position qui était complexe. Il n’était pas un grand fanatique de l’égalitarisme tout court. Ainsi, l’idée que la seule forme démocratique radicale est celle dans laquelle tout individu, indépendamment de ses capacités, doit accéder exactement de la même façon aux responsabilités et à la parole publique n’est pas centrale chez Marx, sauf dans les passages où il s’intéresse à la démocratie directe, quand il traite de la Commune de Paris, complètement inscrite dans cette tradition.

Qu’est-ce qui était propre à Marx, même s’il avait gardé quelque chose de l’idée du partage ou de la communauté, ou l’idée d’égalité ? C’est ce qui a été désigné sous le nom de socialisme. On peut et on doit discuter longuement de la nuance, de la différence de sens, mais il reste que le communisme de Marx, c’est le communisme du mouvement ouvrier qui lutte contre l’anarchie de la production capitaliste, et contre le despotisme du Capital. Il est profondément lié à l’idée de la socialisation des moyens de production, à la mise en commun de leur organisation et à la planification de la production dans la société capitaliste moderne.

Il ne fait pas de doute à mes yeux que certaines des racines de la dégénérescence soviétique se trouvent dans l’adoption de formes politiques centralisées qui ont reproduit à l’intérieur du Parti le monopole du pouvoir qui existait du côté de l’État, au nom de l’efficacité. Si l’État des bourgeois est hautement centralisé, il faut que le parti des révolutionnaires soit, lui aussi, centralisé pour qu’il ait la discipline de l’armée. Lénine l’a écrit. Mais il y avait l’autre aspect de la question du communisme marxiste, qui a combiné l’élément de libération et d’émancipation. La face noire, ou le négatif, c’était évidemment l’idée que la production moderne va vers la socialisation, la centralisation, la planification la plus élevée possible et que le communisme représenterait encore un élément supplémentaire. Or, ce qui s’est passé, c’est que le capitalisme a inventé lui-même ses formes de centralisation, de socialisation, en particulier celles qui dépendent du capitalisme financier. Il a su surmonter d’une certaine façon l’anarchie de la production. Il a trouvé des formes de régulation pour une certaine période au moins, en face desquelles la planification socialiste ou soviétique, au lieu de faire figure d’avancée, a fait figure de régression.

Quelle pourrait être l’idée directrice d’un quatrième communisme ? Un communisme qui ne soit ni celui de la pauvreté, ni celui de l’égalité, ni celui de la société ou de la socialisation, même s’il en conserve quelque chose en essayant d’en maîtriser les incertitudes et les contradictions. Je suis tenté de dire que c’est un communisme de l’individualité ou de l’individualisation. C’est paradoxal au premier abord parce que le nom même de communisme évoque pour beaucoup d’entre nous la résistance à l’individualisme, la résistance à l’atomisation des individus. Il y a des textes célèbres dans lesquels Marx s’en prend avec violence à l’individualisme bourgeois à cause de l’utilisation que le Capital fait d’une certaine notion de la liberté individuelle, négative, liberté de la concurrence. La fameuse phrase de Rosa Luxemburg : « Qu’est ce que c’est que la liberté dans le régime bourgeois ? C’est la liberté du renard libre dans le poulailler libre », où les rapports de force dirigent tout. En ce sens, l’idée de communisme hérite d’une tradition que j’ai indiquée : il a quelque chose d’essentiel à voir avec la solidarité, avec la communauté ou avec le partage et même, pourquoi ne pas le dire, avec la fraternité. C’est une manière de résister à la façon dont la société capitaliste qui nous dresse les uns contre les autres, même lorsque nos conditions de vie sont les mêmes, détruit ou dissout toutes les solidarités et tous les liens communautaires.

Dans les textes de Marx, il y a aussi l’autre idée que le communisme ouvrira une possibilité d’épanouissement de l’individu. Cette question, très abstraite chez Marx, on est obligé de la poser aujourd’hui de façon plus concrète parce qu’il existe une grande contradiction de la société d’aujourd’hui, que la crise dans laquelle nous vivons aggrave de façon dramatique : se manifeste aujourd’hui de façon dramatique la destruction des conditions de l’autonomie et de la liberté individuelle (notamment parmi la jeunesse, à cause du chômage de masse, à cause de la dégradation des institutions d’enseignement, des services publics, des services culturels), alors que les conditions sociales permettant aux individus de se réaliser eux-mêmes, donc de disposer d’une certaine autonomie, se sont développées. Si vous abolissez la possibilité d’une certaine autonomie des jeunes, celle de trouver leur chance dans la société, vous produisez ce que le sociologue Robert Castel appelle de la désaffiliation, ou de l’individualité négative. L’individu est alors sommé de se comporter en permanence comme un petit entrepreneur de sa propre vie, négociant ses diplômes ou sa force de travail sur tel ou tel marché, alors qu’en réalité, on l’a privé de toutes les conditions sociales de son indépendance et de sa maîtrise de soi.

C’est sur ce terrain là qu’il faut trouver des alternatives. Elles ne consistent pas purement et simplement dans la défense des institutions qui sont attaquées en ce moment par le néo-libéralisme, même si c’est très important. Il y a du nouveau à inventer sur ce terrain à partir des résistances, des luttes, à partir de l’imagination de ceux qui sont concernés au premier chef. Voilà au fond ce que je voulais suggérer et interpréter pour ma part : la notion de mouvement réel du communisme qui abolit l’état des choses existant. Je ne tiens pas trop à l’idée de « société communiste » : je ne sais pas si elle existera ou n’existera pas. En revanche, je tiens beaucoup aux luttes de la société, aux solidarités qui se créent contre les effets du néo-libéralisme. Il y a un communisme pratique qui recueille quelque chose de ses vieux idéaux : la pauvreté, l’égalité, la socialisation, mais qui essaie de rajouter du nouveau pour aujourd’hui et pour demain.

Etienne Balibar

« Quand un imbécile fait une action dont il a honte, il prétend toujours que c’est par devoir »… Bernard Shaw

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